atelier d’écriture du mardi – N° 25

25 mars 2020

atelier 25, mardi 24 mars, chacun.e chez soi

Voici des poèmes de Blaise Cendrars (Gallimard)

et puis voilà 15 fichiers son pour des exercices (sur une idée-involontaire-de Raphaëlle, qui m’avait envoyé les 2 premiers sons en me demandant si je trouvais ce que c’était !)

Pour chacun, écrivez un texte sur que vous entendez, ce à quoi ça vous fait penser, n’essayer pas de contrôler toutes vos pensées (car vous pensez…!)
(les poèmes de Cendrars ne sont pas là pour les chiens, je voudrais que vous forciez votre écriture « habituelle » dans ce sens… ça va bosser!!!)
(et normalement, ça devrait vous changer les idées confinées par ce virus)

si ça vous est possible, tapez moi vos textes
sinon enregistrez-les
sinon, ou en plus et si ça vaut le coup visuellement, faites-moi une photo de votre page


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Les sons 1 & 2 proviennent de Raphaëlle, donc
Les sons 3 à 13 proviennent du site

Les sons 14 & 15 sont les sonneries (téléchargées) de réveil et d’appel de mon téléphone….
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1 — Uncle Meat :
“C’est le bruit que je fais lorsque je mange. ”

 

 

Sylviane :
Imperceptible bruit de la vie
Choses remuées pages tournées
Ils traversent l’air pour déchirer
Mon silence

L’un après l’autre
Ils viendront décourager
L’adversité

 

Sylvie :
De l’eau
On lave
On récure
Elle racle
Elle respire la terre
Son couteau racle la pierre, la terre
             qu’elle retourne avec l’eau
La terre est traversée de petites rigoles
           qui dessinent des stries
Je l’observe, elle prend la pelle-bêche
            elle coupe la terre et la fend
            son dessin est rigoureux et précis

 

Manée :
J’entends des cochons qui mougent,
verbe « mouger » premier groupe,
dans la langue de mon enfance,
patois disait- on…
Des bruits qui laissent venir des odeurs
l’odeur des pommes de terre
cuisant à l’étouffée
dans la chaudière
d’une vieille locomotive à vapeur
pour la pâtée des cochons

 

David :
Je marche comme un zombie
Au coté de choses hideuses
Apparitions difformes
Soufflantes et mugissantes
En un rythme infernal
L’humanité s’est perdue
Le minotaure triomphant
Est à nouveau dans la place
Monde entier labyrinthe
Aux recoins de folie
Tu vas encore sombrer
Dévorer tes enfants

Dominique :

2 —

 

 

Parasite cri au secours
Quelqu’un vient les pas résonnent
Fruit de mes rêves les meilleurs gagnent
Pourquoi rester sur le chemin de halage
Je prends les rênes
Me conduire mieux que le pire des cochers
Ils boivent c’est bien connu
Alors je n’aurais pas de mal

Trinquons à la vie!

 

Par mauvais temps
             elle sort quand même
Des bruits de botte sur le sentier humide
Le son de ses bottes sur l’herbe gelée
Le sol est doucement blanc
Ça crisse, ça cri sur la boue

 

Raphaëlle :
Celui-là ose et il fait du bruit

Avec ses pas dans les feuilles
Tout est crissement
Je l’entends
Sans blague
Je n’écoute pas correctement ?
Allons donc
Ceci n’est point un poème

 

Est ce bien raisonnable
de passer déjà la faucheuse ?

 

Ça a coupé
C’est sûr c’est foutu
Seul mais y sont où les autres
Contact plus de contact
Seul dans la station
Le vent dans les câbles
Au son plaintif et lugubre
Effrayé par moi-même
Je pressens cette chose
Les russes sont à 15 kilomètres
C’est dangereux d’y aller
Et si je reste là
C’est fini pour moi

Dominique :

3 — (bol tibétain frappé)

 

 

Des amis sont revenus du Népal
Ils m’ont ramené le cadeau promis
Une vache qui répond par oui ou par non en remuant sa tête
Une vraie vache habillée de tissus de coton coloré de pompons de broderies
J’ai besoin d’une vache pour répondre à mes questions
Car personne ne sait 

Oui ! dit ma vache

 

Le son de la cloche claire, reste et dure
                     longtemps

 

L’heure de la cloche a sonné
ça m’fait penser
Qu’c’est pas l’été
Et pourtant
Les bras ballants
Je m’en vais
Je vais
Partir
Au loin, là où vaches et brebis ne s’échappent pas.

 

Le bruit de l’enclume sonne clair
jusque dans le lointain
et s’éteint doucement dans le vallon

 

Y a quelque chose qui cloche
Sommeil paradoxal
Je sombre lentement
Plumes duvet et cire fondue
Je chute à l’envers
Ça s’entend encore
Alors que ça n’est plus

4 — (brouette sous la pluie)

 

 

Quelque chose en moi remue
La machine est en route
Tourner ! tourner ! les cellules s’entrechoquent
Dans les cellules les prisonniers trinquent
Laver les verres
Lever les verres
À bon entendeur salut

Je n’entends plus ce qui choque
Le vacarme est éternel pour celui qui entend

 

La pluie tombe drue sur la véranda recouverte d’éverites
Pour la première fois j’ai touché le son des gouttes de pluie
                   en les effleurant avec mon pouce
Un peu de pluie
Des bruits de pas à côté
Mécaniques
Répétitifs et saccadés comme le cheval de fer à l’entrée en gare du Capitole
Une machine trie les haricots secs et fait voler les cosses

 

Voilà qu’on entend plus
Quand on est confiné
Ce bruit des machines
Ces bruits de la rue
Ou de la presse
Je ne sais
Ou bien la pluie
Et puis quoi ?
Et ça n’en finit pas.

 

Lire de la poésie
dans le bruit d’une bétonnière
comme Maïakovski
aimait à le faire dans
le brouhaha de la grande roue

 

Pluie battante
Sur les tôles du hangars
Libère d’une sécheresse
L’odeur de terre assoiffée
Enfin mort le silence
Aux promesses désertiques
La toiture pleure et chiale
Les gouttières en explosent

5 — (bulles soufflées avec une paille dans une baignoire)

 

 

Sortir du monde
La tête sous l’eau le soleil me rattrape il est chaud
Je lâche des cris qui deviennent bulles
Les paroles ne se comprennent pas
Lacher des bulles tout ce qui me reste
Résister à l’intérieur expirer et lâcher prise

 

Le son glousse d’un ton humide
De petites bulles m’éclaboussent le visage
Je ris
La baignoire se vide, des globurlesques
                sortent de la bonde affolées

 

F. a mis la tête sous l’eau
Elle croit ainsi qu’elle verra l’univers
Mais en fait elle bulle
Fait des bulles
Et ça bouillonne
Et ça tourbillonne

M. annonce qu’elle est prête à plonger
Malheureuse.

Il n’y a pas de fond
Aïe ! Elle va se cogner
Tant pis. ça glougloute, l’air est vicié
Et je mets fin à ce poème à peine commencé.

 

Grenouille
grenouille
tu gargouilles
gargouilles

 

L’enfant
Met la tête sous l’eau
Vide ses poumons
Lentement
Éprouve son souffle
Puis recommence

6 — (clavier lent)

 

 

Qu’est-ce qui se cache dans cette dent creuse ?
Au clair de la lune trois petits lapins qui mangent des prunes
Un éléphant fait des ronds de jambe
Attrape une prune
Monsieur l’agent je ne voulais pas…
Tout contrevenant est passible d’une amende
La saison des amandes n’étant plus
Nous sommes dans l’obligation de distribuer des prunes
Au clair de la lune trois petits lapins n’ont plus les moyens

 

Clac, clac, clac-clac-clac
Ses doigts trottinent
Son écriture est hachée
Elle recommence comme une romance
Ses petits talons frappent la terre glacée
            j’écoute et j’écoute encore ce petit bruit qui crépite

 

Il veut faire croire qu’il coupe
Non, le rythme n’y est pas.
Tout décousu même.
Tiens, une ampoule à mon pouce
Pour avoir coupé les cheveux
Les cheveux en 4
D’une sonorité mal placée.

 

Les trots d’ânes
quand ils boitent d’une patte
ressemblent
à des percussions désaccordées

 

Comment écrire un roman fleuve
Quand on tape avec deux doigts
Même un haïku
Ça mettrait des plombes
On devrait indemniser
Les handicapés du clavier

7 — (frottement de mains avec du gel hydroalcoolique)

 

 

Mieux vaut une tête bien faite qu’une tête bien pleine
Toute peine mérite salaire
Sale air mauvaise tête
Quelques têtes d’ail font fuir le diable
Mais le diable existe-t-il ?

 

Maintenant elle frotte
Elle lave et elle frotte
La porte s’entrouvre
            et je la découvre à genou au bord du lavoir – Le facteur Cheval

 

Poncer
Pas trop
Pas tant
Sans papier
En faisant croire
Qu’un bel objet
Est en phase de se faire
Foutaise !

 

Grattage et ponçage
sont les deux mamelles
des travaux
mais c’est comme au jardin
semage et repiquage
sont plus plaisants
que bêchage

 

Un diable jaillit
De sa boite à ressort
Et se brosse les dents
Avec force et vigueur

8 — (oiseaux de nuit avec rossignol)

 

 

Toujours un plus fort que l’autre
La plainte éternelle moi moi moi toujours moi
Le ricanement de la hyène
Fait taire tous ces mécréants
Jusqu’où aller ?

 

Bien sûr les moteurs sont à l’arrêt
Je ne crains plus d’entendre le chant des oiseaux
Ils n’en font qu’à leur tête
Ils s’égosillent
J’en ai plein les tympans !
Le printemps les ranime
            ils appellent les filles, c’est sûr
Qu’est-ce que c’est que ce chahut ?
Un cri strident
Un cri de feu

 

Ah comme l’on se marre
Nous, oiseaux nocturnes
Faisons tintamarre
Les chiens en ont marre
Me voilà assourdie
Par le chant de vie

 

Tiens la chouette s’est trompée d’heure
et hulule sur fond de chants des mésanges
et même les grillons s’en mêlent

 

Le vieil homme écoutait
Et réécoutait sans cesse
Ce son d’un autre âge
Disparu révolu
Le silence matinal
Morne et poussiéreux
Se colorait de vie
La joie se nichait
À nouveau dans l’oubli

9 — (crayon à papier sur une feuille)

 

 

Frotter pour faire disparaître une tâche
Les poils de la brosse sont durs la tâche résiste
Je frotte plus fort
Pourquoi les tâches doivent-elles disparaître ?

 

Elle écrit comme un chien qui a couru
J’entends son haleine, sa respiration forte
Elle gomme, elle rature
Elle va vite, elle est pressée, il est urgent
            qu’elle écrive

 

Allô Londres
Je ne reçois plus

 

La main qui dessine
Rature et rayure
Abandonne toute pensée
Enrage le papier
Le monstre noir surgit
D’un geste décidé

10 — (rouge-gorge)

 

 

Ne pas hésiter
Il faut tout sortir
Les trilles avec les notes
Les paroles avec les pensées
Le portefeuille avec le mouchoir
Les mains de sous la table
Le bébé dans la poussette
Les secrets des tiroirs
Les papiers du coffre

Attention aux fausses notes

 

Coup de sifflet dans la ville muette
La partie est gagnée !

 

Oiseau tu chantais si bien
qui t’a cloué le bec?

 

Dis donc l’oiseau
Tu vas continuer longtemps
À me casser les oreilles
Est-ce que je viens moi
Brailler à tue-tête
Ferme-la un peu
Écoute les avions
Les autos et tondeuses
Et tout le tremblement
Écrase un peu
Écoute la mécanique

11 — (petit ruisseau)

 

 

L’eau ne coule pas dans les villes
Comme à la campagne
On entend le bruit des cailloux
Et la fraîcheur de l’air

 

L’eau ricoche et rigole
C’est une coureuse
Elle va et elle vient entre les rochers
Le petit bras du né
Le moulin à noix
Les sifflets de sureau fabriqués par mon grand-père sur les berges
Les fritillaires rose nacrées dans les prés inondés de la Charente – Février

 

Coule coule
Roucoule
Ma poule
La houle
Le foule
La boule
La moule
C’est cool.

 

Il reste encore quelque part
des eaux de ruisseaux
aux reflets d’argent
et truites qui les remontent
vivement

 

Enfant dans un moulin
Le bruissement de l’eau
Sous le plancher de ma chambre
Ça parle et dit des choses
Dans la torpeur du sommeil
L’eau sous mon lit
Bavarde et fait sa vie
Elle rempli la mienne
D’histoires sans embrouilles

12 — (chouette effraie)

 

 

Chute cheval chant chameau chacal
Chat huant charme chastement chatoyant

 

Il sera bientôt nuit
Son cri grinçant me crispe et m’inquiète
Le chat ne se réveille pas à ce cri de rapace

 

ça pourrait être un oiseau
Mais c’est un ronflement ajusté
Qui ne permet ni de s’endormir
Ni de réfléchir
Tout juste d’imaginer
La nuit étoilée

 

Tout le monde peut adoucir sa voix
même une scie sauteuse

 

L’oiseau se signale
Bien tard dans la nuit
Accompagne l’insomnie
Nuit blanche nuit noire
Comme le plumage des rôdeuses
Accrochées aux voliges
Des granges éventrées

13 — (grillon l’été)

 

 

Chaque treizième coup de minuit
Les pendules sont remises à l’heure
Il manque une heure à chaque fois
Au bout de combien de jours n’y a-t’il plus d’heure

Je donne ma langue au chat

 

Un autre cri lui répond, plus gai
Appel
La chaleur est accablante comme dans les romans italiens

 

L’été 76, il fit tellement chaud
que j’entendis une cigale
comme celle-ci
chanter près d’un sapin
(oui en Corrèze)

 

Le vieil homme arrêta
Le son des oiseaux
Et se remit un peu
Celui du grillon
Ça aussi disparut
Les odeurs de l’enfance
Lui piquèrent le nez
L’ancêtre éprouva
L’envie de rejouer

14 — (loriot)

 

 

Il suffit d’avancer résolument pour parvenir à son but

 

Ce cri est celui d’un amoureux qui se met en quatre
Il n’a pas peur, il veut la séduire
La réduire
Pour quel mal ?

 

V’la l’printemps
On est bien contents
On s’en fou
On est chez les fous
Y a Macron qui,
enfermant les hommes,
A libéré les chants

 

Et maintenant l’oiseau
qui t’a blessé ?

 

Les oiseaux sont étranges
Bavards et connectés
Shootés de liberté
Et nous pauvres rampants
Lourdingues à en crever
Prenons-en de la graine
Observons-les un peu

15 — (hiboux petit duc)

 

 

Le réveil matin et l’endort soir
L’entonnoir sur la tête du fou le fait passer pour un oiseau moqueur
Tout le monde rit
Seul le fou pense
J’amuse la galerie de ces biens pensants
Malgré eux la folie gagne
L’entonnoir accepte plus qu’il ne peut donner
Les égouts se déversent dans de belles rivières
La mer est sale
Elle baigne tous les rivages
Endors toi oiseau moqueur
L’entonnoir n’a pas de filtre

 

Appel
Signal d’alarme
Sirène près de l’étang à crapaud
Nom d’un chien !
Le train est déjà parti

 

Hibou sur le vieux tronc
Veille sur ton pays
Mousses roches et vielles branches
Bâtisses abandonnées
Ton appel nous soulage
Insomniaques inquiets
Si tu es encore là
Il nous reste de l’espoir

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• & après avoir entendu et vu brouter Uncle Meat, une video où on entend Raphaëlle parler de son travail :

• & dans un mail de Manée, accompagnant ses “devoirs”  :
PS:  à propos des mésanges, je retrouve un extrait d’une lettre de Rosa Luxemburg à Sonia Liebknecht du 2 mai 1917 :
« Je me sens plus chez moi dans un petit bout de jardin entourée de bourdons et de brins d’herbe que dans un congrès du Parti. A vous je peux bien dire cela tranquillement : vous n’irez pas me soupçonner de trahir le socialisme. Vous savez bien qu’au bout du compte du compte, j’espère mourir à mon poste : dans un combat de rue ou au pénitencier.
Mais mon moi le plus profond appartient plus à mes mésanges charbonnières qu’aux camarades. »

• & les sons, à Cuba ?
Dominique et Jeanne sont (encore?) à Cuba et nous envoient ces photos :

“Hello, ici on a internet de temps en temps, on est encore relativement préservées, mais difficile de trouver du temps pour l’atelier…on en prend plein les yeux et on fait le plein de sourires en attendant de rentrer…le plus tard sera le mieux! Prenez soin de vous et faites de beaux rêves…”
& un autre mail reçu en même temps :

• & Manu Dibango est mort du coronavirus…