atelier d’écriture du mardi – N° 37

16 juin 2020

atelier 37, mardi 16 juin
Aujourd’hui, voici des extraits d’un livre d’Henri Cueco, Le collectionneur de collections  (Seuil)

et de Dominique Petitgand, Sommeil léger

1 — et vous, quels silences collectionnez-vous?
Faites une petite analyse de ce que cela signifie pour vous avant de dresser une liste (un peu longue…) de (vos) silences, avec quelques développements

Sylvie :

Quand rien ne se passe et que rien n’arrive
Le silence a quelque chose du vide
Pourrait-on dire tomber dans le silence comme on tombe dans l’oubli ?
Et si on silence… je m’y lance
Tomber en silence, sans un bruit, sans un cri

Le silence après la mort, quand tout est fini
Le silence quand personne ne répond
Son téléphone sonne, je frappe à sa porte, silence radio
Le silence est inquiétant quand les oiseaux de la forêt s’arrêtent de chanter et guettent le danger
Champ des martyrs, silence

Je silence en silence, tu silences, il ou elle silence, nous silençons, vous silençez…

Le silence du dormeur
Le muet enfermé dans son silence, mais il se peut qu’il crie, qu’il hurle, pleure, rit, ou grogne
Pleurer en silence
Manger en silence

Le silence des geôles et des écoles
Le silence de l’artisan concentré sur son ouvrage
Le silence de l’atelier, le silence de la couturière penchée sur sa machine à coudre. Elle actionne le pédalier dans un balancement du corps
Le silence de la solitude
Le silence de l’enfant devant son devoir
Le silence de la salle de classe

Taisez-vous, silence s’il vous plaît !
Je demande le silence pour pouvoir parler
La parole est d’argent mais le silence est d’or
Est-ce que beaucoup de silence peut faire beaucoup de bruit ?

Le silence de la nature
Le silence de la montagne
Le silence des étangs
Le silence des ruines

Rompre le silence
Colle ton oreille à la porte et écoute le silence
Je ne bouge pas, je reste en silence
Elle s’est enfermée dans son silence
Un silence religieux
Croire au bienfait du silence

Partir sur la pointe des pieds, en silence
Chez moi le parquet craque, même la nuit quand tout semble silencieux

Le silence étouffant de l’été, la chaleur écrasante sur les champs de blé juste moissonnés
Dans le silence du jardin, j’ai lu Le hussard sur le toit et Les petits chevaux de Tarquinia
4 minutes de silence

Sylviane :

Raphaëlle :

Manée :
Le silence pour moi n’existe plus.
Je voudrais bien en collectionner encore mais je collectionne plutôt à mon insu des acouphènes c’est-à-dire que ce n’est jamais plus le silence en moi ni autour de moi.
Disons que je peux encore au moins apprécier ou redouter des silences relatifs.

Le silence inhabituel pendant le confinement avec la quasi absence des voitures et camions sur la route proche et même des tracteurs et des tondeurs acharnés du dimanche.
J’aime le silence de la nuit ponctué des craquements des brindilles sous mes pieds, les silences quand il n’y a rien à dire et que personne ne parle pour ne rien dire, les silences après la plénitude, les silences qui suivent enfin les moments d’hystérie, les silences des mots que je préfère ne pas entendre et comme je suis sourde, ça tombe bien, je ne peux pas les entendre.
Je me souviens aussi du silence de la pleine mer quand je n’avais pas encore d’acouphènes ou encore du silence du milieu des bois.

Je redoute le silence qui s’installe dans une réunion de travail ou repas de famille après un avis à contre-courant.
Je redoute parfois le silence de l’absence de vie et de mouvement à la campagne.
Je hais les minutes de silence qui tiennent lieu avec facilité de paroles difficiles à prononcer.
Je redoute les silences imposés et les silences qui suivent les disputes.

Sandrine :
Le silence est-ce le vide, l’absence de vie…est-ce pour cela qu’il me fait peur. Et pourtant je me plains du bruit.

  • Silence des nuits de bivouac, frôlement des duvets, respiration des voisins, après le coup de vent dans les fils de la tente
  • Silence demandé dans la salle de classe, silence arraché aux étudiants bruyants et indisciplinés, silence supplié, et silence trop éphémère,
  • Silence après les mots « je te quitte, je pars, je ne t’aime plus », gorge nouée, son bloqué, le silence du regard chargé d’incompréhension,
  • le silence émerveillé devant la lanterne qui s’envole, devant le cerf-volant qui dessine des huit, devant l’aigle qui plane, le temps de se croire un oiseau
  • silence devant une scène du film qui dérange, une scène insupportable de violence, quand on sait que l’histoire est vraie
  • silence de la chambre d’un mort, une petite fille semble endormie mais on n’entend plus sa respiration, on n’entend plus ses rires, on ne l’entend plus réciter ses tables de multiplication, les blancs entre les mots car on s’est pas quoi dire pour réconforter les parents, le silence du petit cercueil qui descend dans la terre
  • le silence après la colère, après la porte qui claque et le « va dans ta chambre », le silence amer de la mauvaise conscience, de la culpabilité, du « je te promets de ne plus me mettre en colère »
  • le silence de la dernière page, du dernier mot, du dernier point d’un livre qui bouleverse, la couverture que l’on referme, le poids du livre que l’on pose sur les genoux et le temps qu’il faut pour revenir ici et maintenant
  • une réplique de cinéma et le silence du personnage, après la réplique, pour laisser le temps au spectateur de comprendre, de se demander ce qu’il va faire, dire, comment il va réagir.


David :

Je ne suis pas très à l’aise avec le silence, j’ai appris à le côtoyer, avant je le brutalisais, aujourd’hui il m’est nécessaire en particulier dans des moments où je dois réfléchir.
Le silence la nuit dans la maison au bord de la forêt. Parfois une chouette vient surligner le silence.
Le silence faiblement rythmé par celle qui dort à coté de moi
Parfois elle parle en dormant puis à nouveau le silence mais à présent je suis réveillé.
Il y a des silences qu’on surveille de près, à la maison son silence est comme un mur qui commence à vaciller et qu’on va bientôt prendre sur la gueule.
Très impressionnant quand dans la forêt les oiseaux qui sont bien là tout autour ne chantent pas.
Quand les voisins ne sont pas là.
En haute montagne il y a un silence qui n’existe pas ailleurs.
Le confinement que nous avons tous traversé a créé des formes de silence inconnues jusqu’alors.
Quelqu’un qui nous est cher disparaît.
Une minute de silence.
S’approcher en silence pour faire peur à l’autre.
Parfois le silence est en ruine.
Le silence entre deux personnes qui ne savent pas quoi se dire, entre un père et son fils, qui va le rompre en premier et pour dire quoi.
Fermer sa gueule, un silence salutaire.
Le silence au cinéma…

Dominique :
Le silence…Est-ce le bruit qu’on entend lorsqu’on s’arrête et que l’on écoute ? Ce que l’oreille perçoit lorsqu’un bruit s’arrête qui masquait les autres sons autour de nous ? Est-ce l’absence totale de bruit, la non-perception de sons, donc quelque chose de « personnel », de subjectif ? Le silence, au contraire, est-il « universel » ? Est-il tout cela à la fois ?

Par exemple, là, tout de suite, le silence règne dans la pièce mais si j’écoute, j’entends le glissement du stylo de Manée, la respiration se Sylviane, les doigts de Raphaëlle qui tapent sur son clavier, le bruit des voitures qui passent dans la rue, les piaffes et les pigeons…Pas LE silence ! Se cache-t’-il en moi ? Non, même si je me concentre sur l’écriture, j’entends les mots qui défilent dans ma tête : le vrai silence n’existe pas ou alors, peut-être, le silence sidéral, hors de la terre, dans le cosmos…

Mais, puisqu’il faut faire une liste, allons-y !
—  Le premier qui me vient, c’est le silence de fin de concert, lorsque les voix ou les instruments se taisent. Il ne reste que la résonnance des sons qui m’enveloppe des pieds à la tête comme un bain de « non-son ».
—  Oui, tiens, il y a le silence sous l’eau : immergé dans l’eau, les sensations auditives sont différentes, floues, on pourrait presque toucher le silence…

Ah, ça commence à me venir …Alors, en vrac :
— La minute de silence pour dire adieu à ceux qu’on aime
— Le silence de la nuit, celui du repos, du sommeil
— Le silence du suspense, le film du dimanche soir en famille ou le ciné à deux, on se serre…
— Le silence gêné, après un trop-dit ou un non-dit
— Le silence-panique, à la recherche de quelque chose, de quelqu’un ou simplement d’une parole
— Un silence de mort, angoissant de solitude
— Le silence nonchalant, dans la torpeur de l’été, les volets fermés…

 

2 — a contrario, faites une liste (un peu longue…) de bruits, avec quelques développements
Classez-les par catégories de votre invention (pensez à Sei Shonagon)

Sylvie :

Le vent dans les arbres avant la pluie
Le grondement de l’orage
Le crépitement des éclairs
Le claquement du vent dans les voiles
Le clapotis de l’eau
La pluie tambourine sur la verrière de l’escalier : ce jour là, impossible de sortir sans mon parapluie
Un autre jour, la grêle s’est abattue dans un bruit de tonnerre ! En quelques minutes tout était recouvert d’un voile blanc. Les grêlons, gros comme des billes de verre, avaient tapissé le jardin. Dans le ciel jaune, puis mauve, les hirondelles ont repris leur ronde en de longues poursuites stridentes.

Un tocard a appelé la police pour se plaindre d’un voisin trop bruyant, un saxophoniste cinquantenaire qui pendant le silence du confinement s’était cru autorisé à partager sa passion. Fichtre ! “Et vous n’avez pas la tête grosse comme ça ?”
La musique adoucit les mœurs, à ce qu’on dit…
Le même tocard a appelé la police pour se plaindre de passants éméchés, chantant et hurlant…

Le bruit de la musique abrutissante des supermarchés
Le bruit de la radio qui égrène ses sons nasillards
Il me revient le bruits des talons dans la rue sainte Catherine à Bordeaux

Le bruit du père qui hurle sur ses enfants
Le bruit du mari qui hurle sur sa femme
Le bruit de la bouteille qui se renverse
Le bruit de la gifle
Le bruit des coups répétés
Le bruit de la porte qui claque
Les cris des enfants, les pleurs de rage

Le bruit des quads dans les chemins creux
Le bruit du moteur trafiqué de la mobylette
Le bruit de la tronçonneuse
Le bruit de la tondeuse à gazon, du taille haie, de la débroussailleuse, du compresseur, de la scie électrique et du Karcher

Sylviane :

Raphaëlle :

Manée :
Les bruits qui font du bien
Le bruit de l’eau qui coule, d’un vent léger dans les arbres, des abeilles, des noix qui tombent, du pivert qui creuse, des feuilles mortes sous les pieds, les mots chuchotés, le bruit de la pluie sur le toit quand on sent la chance d’avoir un toit sur la tête, le bruit des arbres qui craquent de sève, d’un bon vin qui coule dans le verre ou d’un thé dans la tasse, du froissement de l’herbe, des manifs quand elles ne sont pas ringardes, des jeunes oiseaux qui volètent, des craquements du parquet au-dessus de ma tête, signe d’une présence.

Les bruits qui font mal.
Les acouphènes, le cri d’une bête qu’on égorge, les hurlements de haine, les avions militaires qui déchirent l’air, le bruit d’un vieil arbre qui s’abat, d’une circulation ininterrompue, la perceuse du dentiste, les os qui craquent lors d’une chute, le bruit des tirs de chasse dans les bois, le reniflement de ceux qui ne se mouchent pas, le grignotement des pop-corn au cinéma, le frottement d’une main sur un tissu de velours, le bruit du moustique qui tourne dans la nuit.

Sandrine :
Le bruit c’est la vie

  • le bruit du bébé qui tête, sa main posée sur mon sein, il y a longtemps
  • l’histoire du soir que je lis à voix haute, en changeant de voix à chaque personnage
  • le bruit de l’échelle du lit, des pas d’une petite fille qui se glisse dans le couloir
  • bruit de la sonnerie de la récré, des enfants qui sortent en riant, du cartable que j’attrape
  • le bruit des verres qui t’entrechoquent, du « à la tienne » les yeux dans les yeux, de ces moments conviviaux
  • le bruit des manifs, des slogans scandés, des poings levés, des banderoles brandies
  • le bruit de la déglutition, de la mastication, des couteaux qui émincent, du pot d’ épices que l’on ouvre, des bouillons de la sauce, du plat que l’on pose au centre de la tablée
  • le plaisir de chanter à tue-tête, et même de chanter faux à tue-tête
  • le bruit de mes pas sur le chemin, le bruit du bâton de marche, le bruit de la carte de randonnée que je déplie
  • le bruit de la radio, des génériques des émissions, de la voix de François Morel, de Jean-Claude Amesène, de ce comédien de la comédie française qui lit des livres et qui joue à la comédie française, comment s’appelle-t-il déjà ? ah oui Guillaume Gallienne, et des chroniqueurs du Masque et la plume.
  • le bruit de mon amoureux qui ronfle, qui m’énerve un peu mais qui me fait sentir en vie, et puis je mets un bouchon et je m’endors.

Le vacarme c’est l’enfer

  • le bruit de quelqu’un qui ronfle mais qui n’est pas mon amoureux
  • Le bruit de l’aspirateur, du rangement des piles d’assiettes, de la machine qui essore et qu’il faudra étendre
  • Le bruit dans ma tête des choses à faire, à ne pas oublier comme le sac de piscine à prendre, le carnet à signer, la réunion à préparer, les copies à corriger, le bruit du retard et de la fatigue
  • Le bruit des grosses vagues qui dévastent tout, qui bouillonnent, le bruit des rouleaux qui se fracassent sur le sable et qui me fait peur
  • Le bruit de cette voisine qui crie, qui hurle qui invective ses enfants
  • Le bruit des jeunes qui friment sur le quad, qui font vrombir le moteur, bruit de petits cons qui me font sentir vieille
  • Le bruit des supporters de foot, qui hurlent, insultent, bêtes et méchants
  • le bruit du klaxon du mec qui râle car j’attends pour me garer, l’insulte que je ne comprends pas et qui me fait pleurer
  • et surtout le bruit infernal du tic-tac de la montre de ma sœur lorsque nous dormions en vacances, de l’horloge dans la chambre de Christophe chez ses parents, le bruit de cette goutte qui sans cesse tombe et résonne et qui m’empêche de dormir


David :
Les bruits c’est plus courant que les silences.
Les bruits qu’on partage en famille.
Les bruits qui courent
Le bruit des instruments du dentiste.
Le bruit des tronçonneuses dans la forêt.
Les bruits de bottes qu’on aimerait ne jamais entendre.
Mes voisins ne font pas du bruit, ils sont LE BRUIT.
Il y a des gens qui font du bruit gratuitement, ça n’a aucun sens, c’est juste pour signifier « je suis là, j’existe par le bruit”.
Il y a des bruits qu’on surveille de près, quand on roule dans une vieille bagnole.
Les abeilles émettent des sons différents selon les circonstances, Quand elles sont énervées ça s’entend vraiment, et mieux vaut ne pas trop traîner dans le coin.
Les téléphones sont du bruit qu’on emporte partout avec soi et qu’on partage généreusement avec les autres.
Le bruit d’une classe qui s’approche au loin dans la rue pour visiter l’exposition que je vais leur présenter. Ils approchent, je suis un peu tendu, ça va bien se passer me dis-je pour me rassurer.
Le bruit d’une ville que je ne connais pas, la nuit, dans un hôtel, impossible de dormir car c’est trop bien.
Le bruit des premiers oiseaux du matin.
Le bruit d’un orage qui s’approche en haute montagne, sous la tente je suis un peu inquiet, ça va bien se passer, lui dis-je pour la rassurer.
Le bruit du camping en bord de mer.

Dominique :
–  Le bruit de l’eau qui court ou celui des vagues
–  Le bruit de mon ventre qui grogne et celui de mon cœur qui cogne dans mes tempes
–  Le bruit qu’il fait en mangeant et qui m’agace tant
–  Le bruit des feuilles qui bruissent, du vrombissement des abeilles dans le tilleul en fleurs, du grillon les après-midi d’été
–  Les bruits qui grincent : grilles, portes, vieux outils rouillés, mal entretenus ou d’un autre temps, et toute la peine qu’ils trimballent …
–  Le bruit de la cour de récréation, des enfants qui crient : celui-là, je ne l’entends plus depuis le mois de mars, les enfants ne crient plus, ils ne jouent plus. L’école est devenue une prison.

Si je devais les classer :
– Il y a les bruits de la vie, du corps qui vit, ceux qui viennent de nous et que l’on ne maîtrise pas (le ventre qui grogne, le cœur qui bat, les bruits de bouche…)
– Les bruits de la nature : eux, me font du bien. La sensation de participer à ce qui m’entoure, à ce qui est beau. Cela m’apaise instantanément (les bruits d’eau, de feuilles, d’insectes…)
– Les bruits du passé et de l’angoisse : les grincements, les portes qui claquent, les voix qui se déchirent, les cris. Il y a aussi les bruits de guerre, les bruits de bottes, de soldats qui défilent et plus proches, celui des sirènes des voitures de police, des ambulances, du brouhaha de la foule énervée et prête à tout, les bruits désespérés.
– Les bruits de l’harmonie, de la vie qui recommence alors qu’on n’y croyait plus : le gazouillis d’un bébé, le rire d’un enfant, l’intonation joyeuse dans la voix de ceux qu’on aime, les vocalises rigolotes qu’un chante en chœur, un peu fofolles mais qui font un bien fou, les jolies voix qui vous enveloppent d’une telle suavité qu’on arrête tout pour écouter … Les bruits du bonheur en somme !

 

3 — Comme on peint un paysage sur une toile, avec les mots, peignez (du verbe peindre) moi votre paysage sonore habituel (silences & bruits)
Pensez à votre style, vos choix du traitement de l’espace (celui de votre “paysage” et celui de l’écriture)

Sylvie :
Mon appartement se trouve entre deux rues, deux expositions sud sud-est et nord nord-ouest.
Côté chambre, tôt le matin, la balayeuse municipale fait son tour pour récupérer les détritus accumulés la veille, nettoyer les caniveaux, aspirer les feuilles, les papiers gras, les cannettes abandonnées… si je me réveille à son passage, pas sûr du tout que je me rendorme.
Les camions frigorifiques s’arrêtent là eux aussi, ils restent un moment au bas de l’immeuble et laissent tourner les moteurs le temps de faire leurs livraisons au restaurant de la cité.
Petit à petit la circulation se fait plus dense, et à leur tour les bus viennent déverser des centaines d’ados. Ils traversent la place et montent à pied par des ruelles étroites vers les écoles du boulevard. Quelques-uns s’attardent autour d’une radio ou de jeux d’enfants, d’autres s’invectivent bruyamment. Le jour se lève et fait claquer les sons.
De l’autre côté du mur de la chambre, le radio-réveil de la cuisine est branché sur France inter. Je connais la voix de chaque chroniqueur et de chaque journaliste, je connais aussi toutes les plages horaires, pas besoin de montre ! Le chat aussi sait qu’il est l’heure des retrouvailles, il miaule et gratte à la porte jusqu’à ce que quelqu’un se lève.
Le côté nord-ouest est resté dans le silence et la fraîcheur. Le petit matin s’étire et sort de sa torpeur. A peine si quelques martinets criaillent.

Sylviane :

Raphaëlle :

Manée :

Le silence bienvenu de la nuit quand plus aucun véhicule ne passe plus sur la route proche, la douceur du chant des crapauds, le cri de la chouette qui habite là depuis des années (quand je ne l’entends plus, j’ai peur qu’il lui soit arrivé un mauvais sort) la cloche japonaise qui tinte doucement suspendue au camélia, les coassements des grenouilles (une ou deux ça va, mais quand elles s’y mettent toutes ça me casse vraiment les pieds), la tondeuse du voisin qui massacre son herbe (le végétal est un ennemi), le silence et la délicatesse des chattes, un merle fou, toujours le même qui chante plus fort que les autres au sommet de la grange comme une girouette vivante, le téléphone fixe (quand il sonne je ne réponds jamais car c’est l’heure des démarchages), la musique et les chansons et les émissions radio que je choisis, le froissement des pages de journaux ou de livres, la machine à expresso avec son bruit agréable et malheureusement ses capsules en aluminium polluantes (mais bon, quand on est à la campagne et qu’on ne peut pas aller boire un bon café au bar du coin, on a le droit quand même, mais je sais bien que je vais devoir changer de machine et de bruit), la voiture du facteur et l’espoir d’une vraie lettre écrite à la main, le bruit du vent dans l’immense sapin planté par mon grand père il y a 110 ans, les bruits de mon téléphone portable différents selon qu’il s’agit d’un sms, d’un message oral, d’un mail, d’un message sur messenger ou je ne sais quoi encore mais je ne m’y retrouve pas alors je regarde toujours et en plus les sons changent même quand je ne touche pas aux réglages, c’est infernal ; parfois sur le chemin qui vient de la châtaigneraie, interdit à la circulation, le bruit d’un engin tout terrain à trois roues, ça m’enrage car quand je cours après pour leur dire de ne pas recommencer ils ont déjà disparu, le bruit de l’eau qui coule vers l’ancien abreuvoir pour les vaches.

Sandrine :
à 19h, un jour de semaine, avenue Louis Ravas, Montpellier :
La radio est allumée dans le salon, après la ritournelle sur les gestes barrières qui finit par « et éviter les embrassades », le journaliste égraine les nouvelles, un reportage dans les rues de je ne sais quelle ville illustre la réouverture des bars restaurants. Une pub nous incite à acheter une nouvelle voiture, qu’on pourra payer en 2021, et en plus il y a une prime. Je rage en silence contre la société d’avant qui revient au galop, encore plus consommatrice, polluante et individualiste. Sur le canapé, ma fille tourne les pages de sa BD et me dit qu’elle a faim. Je pose une assiette qui fait un bruit sec sur la vitre de la table basse avec deux tartines de chèvre frais décorée une rondelle de concombre, pour patienter. A travers la baie vitrée de mon appartement, ouverte sur le balcon, j’entends les chats des voisins qui miaulent, le vent dans les cyprès et la pie qui jacasse en narguant les chats, mais aussi et surtout le bruit de la télé des deux étudiantes du bâtiment A, le bruit des voitures qui passent trop vite dans la rue, et le klaxon colérique qui aboie pour que la voiture qui se gare tous les jours devant le portail, tout ça pour aller faire des courses à l’épicerie d’en face, dégage. Les voix de ces hommes qui parlent fort, d’un côté à l’autre de la rue, comme dans une rue du bled, me transportent un peu ailleurs. Mon voisin paysagiste rentre sur le parking et gare son camion. Ma voisine allume un appareil qui fait une petite musique pour son bébé, c’est un peu lancinant mais cela ne me dérange pas. Mon téléphone vibre, je lis rapidement un message qui propose d’aller pique-niquer au zoo ce dimanche, pourquoi pas, mais quel temps fait-il dimanche ? Je commence chercher la météo, puis je sursaute car la plaque de cuisson se met à biper, j’ai laissé déborder l’eau des pâtes

David :
C’est souvent elle qui fait du bruit en premier, j’entends le bruit de la machine à café et deux minutes après l’odeur de ce bruit me vient aux narines et c’est bon. Le plancher de la vieille baraque craque de partout. J’allume la radio. Le bruit de mon vieux diesel qui démarre difficilement suivi d’une odeur écoeurante.
Quand j’ai le temps le matin je traîne au lit à lire. Le livre que je lis en ce moment, Suttree de Cormac McCarthy, est plein de bruits de bouteilles et d’alcool, les bruits du malheur, le bruit des bas fonds de l’humanité. Certains livres sont silencieux.
La journée j’alterne entre bruit du fourgon et bruits d’école, de cour d’école, de paroles d’élèves dont certaines me font monter des larmes difficiles à dissimuler, ou me font rire, ou me révoltent mais je ne laisse rien paraître. Au bureau je cherche le silence, mais nos proches voisins du conservatoire de musique répètent et font leurs gammes, parfois c’est très beau, parfois c’est véritablement criminel, comment est-ce possible de faire ça avec un violon. Au début les cours de trombone me faisaient penser à une attaque d’éléphants.
Dans ma vallée je comprends tout ce qui se passe au moindre bruit car j’y vis depuis l’enfance. Parfois un arbre immense qui ne tenait plus qu’à un fil s’effondre dans la pente pas loin, victime d’une tempête qui a sévi trois mois plus tôt. J’ai fait beaucoup de bruit en construisant la maison, pendant des semaines, une mésange est venue taper furieusement au carreau comme une folle qui voudrait se venger.

Dominique :
C’est un paysage de plages. Plusieurs tableaux avec la même plage à différentes heures du jour ou différents jours…
Une plage sous la lune, le silence de la nuit, bercé par les vagues presque imperceptibles. La mer est d’huile et la lune se reflète dans l’eau. Nuances de bleus foncés ponctués du blanc lumineux et doux des étoiles et de la lune…
Une plage que le ciel menace. La mer moutonne mais le silence est angoissant ; des grondements sourds commencent à poindre au loin dans les nuages. La lumière s’électrise …
Une plage sous la tempête. A l’horizon, les éléments déchainés s’amusent avec un bateau. La peur de couler. Le bruit assourdissant qu’on peut lire dans le ciel assombri. Le gris du ciel rejoint celui de la mer, tout rugit.
Puis le calme après la tempête. Le soleil revenu. Les enfants jouent sur la plage dorée, on les entend rire et chanter dans la lumière douce et chaude presque floue… Et là, près du rocher, étendue sur le sable, sur une serviette moelleuse, c’est moi. Je m’abandonne aux caresses du soleil, bercée par le bruit des vagues…le bonheur !

2ème version
Ça commence avec le chant des oiseaux puis parfois du papier que l’on froisse et griffe tout près sur mon bureau ou le claquement du tapis de l’entrée : le chat veut ses croquettes parfois, s’il y a urgence, la chatte va faire des gammes bien sonores sur le piano …Puis le glouglou du café qui passe, l’écho assourdi de la radio encore engourdie de sommeil. Vient ensuite celui de la guitare, souvent suivi par la voix de mon mari , des chansons d’Henri Salvador ou des standards de jazz, alors selon les jours, je vais moi aussi faire quelques vocalises ou écouter les fleurs du jardin ou bien encore me plonger dans les bruits de la ville, des gens, du mouvement. Je retrouve mes amis ou ma famille et leurs voix réconfortantes, les verres qui trinquent… Il y a aussi la pluie sur les carreaux, un air de jazz ou de classique (Fip c’est génial pour ça !) et le bruit de la machine à coudre ou le vrombissement des insectes, celui de la chaise longue qu’on déplie, le chant des grillons et le bruit des pages d’un livre…De temps à autre, le vroum- vroum du camping-car ou l’énorme son du décollage d’un avion viennent animer mes oreilles , promesses de nouveaux horizons…