atelier d’écriture du mardi – N° 38

24 juin 2020

atelier 38, mardi 23 juin
Aujourd’hui nous sommes dans la « forêt du souvenir ».
Nous allons travailler à partir du livre de Opal Whiteley, La rivière au bord de l’eau (ed. La cause des livres)


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Avec Manée, Sylvie, Raphaëlle et David, de 19h à 21h, au soleil doré du soir d’une belle et chaude journée

Lecture des extraits du livre et des consignes, et en route!

1 – Vous connaissez l’histoire de la “Forêt du souvenir“.
(sinon, voir sur le blog)
Ces arbres ont été plantés en souvenir d’hommes, pour ne pas oublier leur mort en juin 44 (il y a 76 ans), mais aussi leur vie.

Ils auraient pu être vos (grands-)pères ou oncles ou voisins…
Choisissez un arbre, et à partir des histoires de votre famille, écoutez-le vous parler. Qu’a-t‘il a vous raconter, dire ou/et taire ?
Entrez en dialogue.

Chacun lit devant “son” arbre :


je mets les photos en ligne avant d’avoir tous les textes finis et tapés!


Chêne américain
On m’a planté là en souvenir des hommes qui sont morts pour certains pendus, pour d’autres partis dans des trains et morts plus tard dans des souffrances plus longues et plus dures.
Quelle responsabilité pour un jeune chêne américain, que d’être avec les camarades les gardiens de ce lieu, d’avoir la lourde tâche de donner à penser aux personnes qui marchent paisiblement parmi nous.
Je ne te connais pas, toi qui est né bien avant moi, je sais que tu préfères les forêts sauvages et difficiles à traverser. Je suis l’arbre d’une forêt politique, symbolique, je suis un agent municipal au service des habitants.
Si tu aimes tant les arbres, c’est peut-être que les pays du nord d’où viennent ta famille n’ont plus d’arbres, les guerres et la grande agriculture nous ont un peu exterminé, il nous reste quelques parcs et quelques domaines où nous coulons encore des jours heureux.
J’espère que mon statut d’arbre politique me permettra de devenir très vieux, mais je me méfie avec vous autres les humains.
Chaque jour, j’entends par mes racines que des pans entiers de forêts disparaissent dans tes collines. Finalement, chaque arbre devrait avoir un statut politique, voir même de réfugié politique.
Allez petit, réfléchis à tout ça et revient me voir de temps en temps.


« Victoire » dit ce grand chêne d’Amérique planté en face de moi. Victoire ? A moins que ça ne soit « Victor ». Car son houppier s’est séparé en deux à quelque 10 mètres de haut. Ce qui fait qu’il a 2 têtes et que ces 2 têtes sont deux branches qui s’élèvent vers le ciel pour former un V. Le V de Victor. Pile face à moi. Il y en a eu des Victor dans la famille. Des Victor et des Henri. Une fois sur deux. Comme ça on peut suivre.
Tout de suite, il est un peu muet. L’arbre j’entends. Il a compris que je ne suis pas très « famille ».
— Mais qu’est-ce que tu leur veux à ces Victor ?
— J’aimerais comprendre pourquoi je ne connais que très peu de leur vie. Leur vie intérieure je veux dire. Ce qui les émerveillait, ce qui les faisait souffrir. Pourquoi et à quelle occasion ils ont fait planter des arbres tiens par exemple.
— Mais tu crois vraiment que tout cela peut se consigner ?
— Ben, vu la quantité d’archives de comptes que j’ai, je pourrais espérer quelque extravagance…


Dans les moments de tempête beaucoup d’arbres succombent.
Les plus jeunes, les plus frêles, ceux qui poussent à l’ombre des grands chênes, ceux qui ont besoin de l’ombre des grands arbres sont fragiles. Ils prennent le temps de pousser leur cime vers la lumière, ils ont le temps. Et petit à petit les grands arbres s’écartent pour les laisser grandir, s’étirer et s’allonger.
J’étais un de ces jeunes arbres, maigre et un peu dégingandé. J’aimais regarder les ronds de lumière se déformer et se déplacer dans la clairière, voir s’enlacer nos branches pour faire un berceau de feuillage ou encore à regarder la lune et son ombre pâle. Et je restais, tranquille, coller contre le tronc de mon grand frère. Nous étions nombreux à habiter cette petite combe fraîche et herbeuse.
Mes parents, Clovis et Marie-Louise avaient choisi de m’appeler James, mais en vrai tout le monde m’appelait Robert. Mon grand frère s’appelait Robert mais on l’appelait Fernand. C’était comme ça.
La première fois que je suis parti de chez moi, c’était en 1939. On m’a envoyé à Dijon. J’étais avec des gens que je ne les comprenais pas, ils étaient limousins. Les allemands sont passés tellement vite, qu’ils ne se sont pas arrêtés. On ne savait pas, nous ! Alors on est rentré à la maison.

& nous écoutons religieusement!

Dominique était absente et a fait l’atelier ailleurs :

2 — Transposez et faites-vous une forêt du souvenir personnelle (au moins 10 arbres personnalisés)
Nommez les arbres, et pour chacun d’eux, adressez-vous à lui.

Sylvie :

A la naissance de Julien, notre fils aîné, ses grands-parents ont planté un châtaignier, évidement, pour des limousins… A la naissance de Camille, un chêne, puis à la naissance d’Elsa, un pommier. Celui d’Elsa, il a fallu le planter deux fois. Régulièrement nous allions leur rendre visite, nous faisions une procession familiale pour leur offrir nos hommages.

Je me souviens aussi de la charmille dédiée aux goûters, et de la petite table de tôle autour de laquelle nous pouvions nous asseoir. Le charme modeste de cette demoiselle nous faisait garder le silence.

Ce n’est pas comme ce tapageur de cèdre du Liban, grandi trop vite, et étêté alors qu’il avait à peine vingt ans. C’était le préféré de Pierrette. Chaque printemps, elle se désolait de voir les oiseaux picorer le jeune bourgeon qui se formait à sa tête. Après quelques années, il a bien fallu se résoudre à l’abattre.

Un autre charme : celui que Dorothée enlaça. Dès qu’elle croisait le chemin des charmes, elle les embrassait. Elle les embrassait tous. Elle faisait leur portrait et les transfigurait de rose et de mauve, de bruns et de verts sombres, leurs ombres les précédaient et les accompagnaient toujours. Ils allaient par deux ou par trois, et le bel ovale de leur feuillage serré coiffait leurs troncs bien droits.

La première chose que je faisais au printemps était d’aller visiter le bois des grands pins plantés contre le petit bois. J’y courais dès la première journée de soleil. J’inspectais les écorces de chaque arbre et dénombrais les gendarmes qui s’y étaient installés. En revenant vers la maison, je longeais la lisière et m’arrêtais ramasser des fraises des bois que je mettais dans un petit bol fabriqué avec des feuilles de noisetier assemblées.

Près de la rivière, le sureau. J’aimerais tant me rappeler la façon dont mon grand-père faisait des sifflets avec tes fines branches. Je me souviens seulement qu’il entaillait ton écorce tendre, la tapotait avec le manche de ton couteau Opinel et la faisait doucement et soigneusement glisser autour du bois. Il pratiquait une encoche dans la peau de ton écorce pour laisser passer l’air. A chaque fois le miracle s’accomplissait. Le sifflet ne pouvait vivre au-delà de quelques heures. Cela se passait près du moulin Enragé où au début de l’automne nous allions faire moudre les cerneaux de noix écalées lors de veillées où nous buvions du vin nouveau. Les vendanges étaient tout juste achevées, les arbres fruitiers nous avaient donnés leurs fruits, et je commençais à espérer la chaleur de la distillerie où je savais que je retrouverais mon père après ma journée d’école.

Le tilleul de l’école. Combien de fois avons-nous joué, accroupis dans la poussière, entre les racines tortueuses du vieux tilleul. Nous ramassions de petits cailloux, des brindilles, des mousses, des lichens et des fleurs que nous assemblions en constructions troglodytes. Très affairés à nos jeux, nos récréations se passaient dans cette ambiance secrète où nous rêvions de maisons accrochées à de hautes falaises.

L’arbre de Diane. C’est un géant ! Il est immense et se dresse majestueusement vers le ciel avant de laisser retomber vers le sol trois énormes branches qui à leur tour se redressent pour former les piliers d’une nef. Les enfants l’escaladent, s’y cachent et y jouent, les grands s’y promènent, admirent sa voûte et s’y reposent, son ombre douce abrite du soleil et le vent n’y pénètre pas.


David :
Salut à toi « le tordu », tout le monde t’a marché dessus petit, cassé des branches, les chevreuils t’ont mutilé, écorcé, et pourtant tu es encore là. Tu es un peu moche certes, mais tu as tenu le coup.

& toi, le demi cramé, si tu te voyais avec tes moignons de chêne charbonneux, dis-donc y z’y sont pas allés de main morte là-haut, tonnerre de Zeus ! Je vois que ça et là tu as encore des branches bien feuillues, comment fais-tu pour être encore vivant avec tout ce que tu as pris dans le buffet ?!

Salut « gros papy », dis-donc pour un charme tu te portes à merveille, vu ta taille, t’as au moins connu Charlemagne, quoi ? tu es classé arbre remarquable, par Jean-Claude Chataur, c’est qui, un copain de Charlemagne ?
Allez l’ancêtre, si tu es classé, c’est que tu as vraiment la classe, j’aurai disparu depuis longtemps que tu trôneras encore dans la vallée.

Tiens, vieille trogne, je te vois depuis que je suis tout jeune, t’as pas changé, peut-être perdu quelques morceaux, vu ta taille, tu étais un sacré châtaigner, j’aime bien te regarder, avec tes yeux torves ; ta bouche aux grandes dents noires, tu ferais peur aux enfants si tu pouvais leur parler de ta voix caverneuse des temps immémoriaux, où les vivants et leurs cochons subsistaient grâce à toi. Quelle bien sombre maladie vous a donc emporté, toi et tes camarades ?

Le Rouquin dans la peinture, un immense hêtre pourpre se mourait dans le parc du château.
Leurs propriétaires m’ont demandé de faire ton portrait en peinture alors que tu étais mort la saison dernière, encore debout mais mort. J’ai dessiné précisément chacune de tes branches et j’y ai remis des feuilles. Ça m’a coûté un tel travail que je t’en veux terriblement. Surtout que tes feuilles sont vertes d’un côté, rouges de l’autre. Pour un peintre, c’est un véritable casse-tête.

La Fontaine, je te connais depuis l’enfance, tu es couché dans la pente, toujours vivant mais ton tronc est comme une gouttière, l’eau s’écoule dedans quand il pleut et remplit un petit abreuvoir à la base de ton tronc. Tu es un miracle. Aucun arbre n’est comme toi, tu as toujours un peu d’eau pour les visiteurs de la forêt, grands et petits, qui viennent le jour et la nuit.


Raphaëlle
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Papillon.
Papillon habite la Bretagne et a été planté en double ligne dans un allée monumentale d’un kilomètre qui mène à un manoir. Papillon a donc vu la scène.
Papillon, c’est l’objet qui est entré dans le creux de mon genou quand j’avais environ 5-6 ans et que mon frère me portait sur son porte-bagage. Il est tombé, moi avec et le papillon m’a transpercée.

Vol.
Vol, c’est le fruitier que j’avais planté pour honorer la naissance d’Adrien alors que ses parents résidaient à la maison. Je l’avais planté dans ma prairie, à l’entrée du domaine. 2 jours plus tard, on l’avait volé. Je l’ai remplacé par un chêne. Plus loin, caché.

Sidération
Je suis arrivée trop tard : Une entreprise de réinsertion avait pour mission de réhabiliter le lavoir du fond du pré, à l’ombre d’un très grand chêne qui s’appelle depuis, Sidération. Ils ont commencé par vider le lavoir et pour cela, ils ont coupé ses racines à ras, bien consciencieusement. Je n’ai pu que constater les amputations racinaires qu’ils lui ont faites.
Depuis, Sidération est hémiplégique à 80 % .

Vertigineux
Tout une allée de Douglas menait à notre maison de campagne. Mon frère, qui avait démarré jeune l’alpinisme aimait à m’emmener en haut de leurs cimes. Le plus excitant, c’était de se laisser bercer au gré du vent mais surtout, d’appeler notre mère qui avait bien du mal à nous voir tant nous étions haut perchés mais qui ne manquait pas de dire « vertigineux ! »

Dangers potentiels
Des milliers d’arbres de nos forêts sont tombés à la tempête de 99. Pour l’occasion, nombre des mes amis m’avaient rejoint dans la forêt par terre de laquelle nous essayions d’extraire des grumes du tas d’arbres enchevêtrés. Le soir, bien fatigués, nous sommes rentrés à la maison. Point d’électricité, pas de chauffage. Pour survivre, j’avais emprunté un ventilateur thermique à un ami. Un de ces trucs agricoles qui pulsent des milliers de KW en quelques minutes mais qui en même temps, vous asphyxient. Cerise sur le gâteau : il ne se servait de son ventilateur que dans ses porcheries. Ainsi, l’air pulsé chauffait certes mais consommait notre oxygène en même temps qu’il se répandait une immonde odeur de porc.

Virginie Despentes
Tiens, c’est marrant, les arbres sont tous de genre masculin. L’occasion rêvée d’en nommer un Virginie Despentes.
Combien faudrait-il planter d’arbres pour symboliser les témoignages de femmes victimes des hommes à travers le monde ?

Monument éphémère.
Cette nuit là, j’aurais pu deviner que vent allait le déchirer. Il s’est ouvert en deux. Sans un cri.
Et pourtant, la déchirure laissée est très impressionnante. Le voilà à terre, presque totalement. Tout semble encore si vivant pourtant.
Moralité : la beauté ne dure qu’un temps. Mieux vaut être petit et frêle, se fondre dans la forêt et rester au milieu de ses congénères.


Dominique :

 

 

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