atelier d’écriture du mardi – N° 39

2 juillet 2020

atelier 39, mardi 30 juin
• extrait de Georges Perec, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien

Il y a beaucoup de choses place Saint-Sulpice, par exemple : une mairie, un hôtel des finances, un commissariat de police, trois cafés dont un fait tabac, un cinéma, une église à laquelle ont travaillé Le Vau, Gittard, Oppenord, Servandoni et Chalgrin et qui est dédiée à un aumônier de Clotaire Il qui fut évêque de Bourges de 624 à 644 et que l’on fête le 17 janvier, un éditeur, une entreprise de pompes funèbres, une agence de voyages, un arrêt d’ autobus, un tailleur, un hôtel, une fontaine que décorent les statues des quatre grands orateurs chrétiens (Bossuet, Fénelon, Fléchier et Massillon), un kiosque à journaux, un marchand d’objets de piété, un parking, un institut de beauté, et bien d’autres choses encore.

Un grand nombre, sinon la plupart, de ces choses ont été décrites inventoriées, photographiées, racontées ou recensées. Mon propos dans les pages qui suivent a plutôt été de décrire le reste : ce que l’on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n’a pas d’importance : ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages.

1
La date : 18 octobre 1974
L’heure 10 h. 30
Le lieu Tabac Saint-Sulpice
Le temps : Froid sec. Ciel gris. Quelques éclaircies.

Esquisse d’un inventaire de quelques-unes des choses strictement visibles :
— Des lettres de l’alphabet, des mots « KLM » (sur la pochette d’un promeneur), un « P » majuscule qui signifie « parking » « Hôtel Récamier », « St-Raphaël », « l’épargne à la dérive », « Taxis tête de station », « Rue du Vieux-Colombier », «Brasserie-bar La Fontaine Saint-Sulpice », « P ELF », «Parc Saint-Sulpice ».
— Des symboles conventionnels : des flèches, sous le « P » des parkings, l’une légèrement pointée vers le sol, l’autre orientée en direction de la rue Bonaparte (côté Luxembourg), au moins quatre panneaux de sens interdit (un cinquième en reflet dans une des glaces du café).
— Des chiffres : 86 (au sommet d’un autobus de la ligne no 86, surmontant l’indication du lieu où il se rend : Saint-Germain-des-Prés), 1 (plaque du no 1 de la rue du Vieux-Colombier), 6 (sur la place indiquant que nous nous trouvons dans le 6e arrondissement de Paris).
— Des slogans fugitifs : « De l’autobus, je regarde Paris »
— De la terre : du gravier tassé et du sable.
— De la pierre : la bordure des trottoirs, une fontaine , une église , des maisons…
— De l’asphalte
— Des arbres (feuilles, souvent jaunissants)
— Un morceau assez grand de ciel (peut-être 1/6e de mon champ visuel)
— Une nuée de pigeons qui s’abat soudain sur le terre-plein central, entre l’église et la fontaine
— Des véhicules (leur inventaire reste à faire)
— Des êtres humains
— Une espèce de basset
— Un pain (baguette)
— Une salade (frisée ?) débordant partiellement d’un cabas

Trajectoires:
Le 96 va à la gare Montparnasse
Le 84 va à la porte de Champerret
Le 70 va Place du Dr Hayem, Maison de l’O.R.T.F.
Le 86 va à Saint-Germain-des-Prés
Exigez le Roquefort Société le vrai dans son ovale vert

Aucune eau ne jaillit de la fontaine. Des pigeons se sont posés sur le rebord d’une de ses vasques.
Sur le terre-plein, il y a des bancs, des bancs doubles avec un dosseret unique. Je peux, de ma place, en compter jusqu’à six. Quatre sont vides. Trois clochards aux gestes classiques (boire du rouge à la bouteille) sur le sixième.

Le 63 va à la Porte de la Muette
Le 86 va à Saint-Germain-des-Prés
Nettoyer c’est bien ne pas salir c’est mieux
Un car allemand
Une fourgonnette Brinks
Le 87 va au Champ-de-Mars
Le 84 va à la porte de Champerret

Couleurs :
rouge (Fiat, robe, St-Raphaël, sens uniques)
sac bleu
chaussures vertes
imperméable vert
taxi bleu
deux-chevaux bleue
Le 70 va à la Place du Dr Hayem, Maison de l’O.R.T.F.

méhari verte
Le 86 va à Saint-Germain-des-Prés
Danone : Yoghourts et desserts
Exigez le Roquefort Société le vrai dans son ovale vert

La plupart des gens ont au moins une main occupée : ils tiennent un sac, une petite valise, un cabas, une canne, une laisse au bout de laquelle il y a un chien, la main d’un enfant.
[…]
Walon déménagements
Fernand Carrascossa déménagements
Pommes de terre en gros
D’un car de touristes une Japonaise semble me photographier.
Un vieil homme avec sa demi-baguette, une dame avec un paquet de gâteaux en forme de petite pyramide
[…]
Venant de la rue du Vieux-Colombier, un 84 tourne dans la rue Bonaparte (en direction du Luxembourg)
Un car, vide.
D’autres Japonais dans un autre car
Le 86 va à Saint-Germain-des-Prés
Braun reproductions d’art
Accalmie (lassitude ?)
Pause.

• Un texte de Richard Brautigan extrait de  Tokyo Montana express

• Des poèmes de Pierre Tilman extraits de  Le choix des couleurs


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1 — Allez vous balader dans le quartier.
Choisissez un endroit, notez ce que vous voyez de la façon la plus exhaustive possible, les gens que vous rencontrez, vos pensées qui s’y mèlent.

 

 

Dominique :

 

 

Sylviane :
(qui avant de m’envoyer ses textes tapés m’a envoyé ce mail :
Bonjour Fabienne je n’ai pas encore tapé mes textes. Je suis très occupée en ce moment parce que j’écris les histoires de vie de 3 demandeurs d’asile qui m’ont demandé pour leurs dossiers Ofpra. C’est très douloureux pour eux alors c’est un travail très long parce que je ne veux pas les bousculer. Il faut que je finisse pour mardi ou mercredi. Des que je peux je t’envoie les textes. Je laisse mon cahier sur la table pour y penser. Bonne journée)

 

 

 

2 — Placez-vous à un autre endroit, prenez une autre approche de description.

 

 

Dominique :

 

 

Sylviane :

 

3 — Qui êtes-vous ?
description, questions, divagations

 

 

Dominique :

 

 

Sylviane :

Manée :
Petite, brune, peut-être ça se voit moins maintenant avec la vieillesse mais les pommettes saillantes et les yeux un peu en amande qui ont laissé souvent soupçonner des origines chiliennes ou japonaises, voûtée à cause d’une mauvaise scoliose pas soignée ; sourde, c’est pénible et parfois avantageux, assez susceptible, pas très directe, assez inhibée (même si moins qu’avant, il serait temps), assez maladroite de mes mains sauf pour cultiver la terre, éclectique et j’aime cela, capable de faire beaucoup de choses à la fois ; j’aime les couleurs, le cinéma, lire, jardiner, travailler à des projets pour Peuple et Culture, regarder la mer mais c’est si rare.
Souvent j’en me demande comment les autres me voient, quel est le son de ma voix entendue de l’extérieur, comment je réagirais si j’étais torturée ou simplement si j’avais très peur, qu’est ce que je serai devenue si je n’avais pas rencontré X ou Y, combien de temps il me reste à vivre, comment je vais mourir.
J’aurais aimé être un rouge gorge un peu apprivoisé mais pas trop, prés d’une maison sans chat dans le coin, une mésange dans un creux de mur de pierres chauffé par le soleil ou une hirondelle pour crier comme elles ; j’aurais aimé être une chatte mais qui n’aurait pas aimé tuer les oiseaux ; j’aurais aimé être une panda même s’il parait qu’ils ont une libido très faible ; j’aurais aimé être chilienne ou russe, j’aurais aimé être menuisière, savoir danser, dessiner, coudre, savoir construire une cabane presque maison en bois.

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& voilà, c’est fini pour aujourd’hui !

L’atelier reprendra l’année prochaine (je compte en année scolaire!) sous une autre forme…
A suivre..!